Abderrahim Labyad
Artiste plasticien
Entre abstraction et figuration, le geste, la lumière et la mémoire. Abderrahim Labyad Artiste plasticien Entre abstraction et figuration, le geste, la lumière et la mémoire.

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Art, État et idéologies aux xixe et xxe siècles

  • Oct 10, 2026
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Le texte suivant est un résumé des pages 41-55 de l’ouvrage “Art, État et idéologies aux xixe et xxe siècles”, “Art, ideology, and the State in the nineteenth and twentieth centuries” d'Éric Michaud, Yves Michaud, Michael R. Orwicz, Neil McWilliam et Laurence Bertrand Dorléac

Traduction de Géraldine Bretault

Lien du texte original https://doi.org/10.4000/perspective.484

L’article « Art, État et idéologies aux XIXe et XXe siècles », publié dans la revue Perspective en 2012, prend la forme d’un débat animé par Laurence Bertrand Dorléac entre Éric Michaud, Yves Michaud, Michael R. Orwicz et Neil McWilliam. Il examine les relations entre création artistique, pouvoir politique et organisation sociale. Les intervenants interrogent les usages de l’art par les gouvernants, l’engagement des avant-gardes, les possibilités de résistance et les méthodes permettant d’étudier ces rapports. Leur discussion invite à dépasser deux représentations simplificatrices : celle d’un art entièrement autonome et celle d’une création réduite à la propagande. Les œuvres participent à des systèmes de production, de circulation et de réception qui leur donnent des fonctions politiques variables.

Une première idée traverse le débat : aucun style artistique ne correspond naturellement à une idéologie déterminée. Neil McWilliam rappelle que les États mobilisent des références historiques pour construire une représentation de la nation. Le palais de Westminster adopte ainsi un langage médiéval, tandis que l’Italie fasciste valorise la Rome antique et certains monuments de la Renaissance. Ces choix contribuent à présenter l’ordre politique comme l’héritier légitime d’un passé prestigieux. Ils relèvent de ce qu’Eric Hobsbawm appelle l’invention de la tradition : une reconstruction sélective du passé, destinée à produire une continuité nationale et à rendre l’autorité présente apparemment naturelle.

Éric Michaud souligne cependant que des régimes très différents peuvent employer des formes semblables. Dans les années 1930, le néoclassicisme architectural apparaît aussi bien dans les démocraties occidentales que dans l’Italie fasciste, l’Allemagne nazie ou l’Union soviétique. Son usage manifeste généralement une volonté d’affirmer la puissance et la permanence du pouvoir, sans permettre d’identifier précisément son orientation politique. Le réalisme pictural présente une souplesse comparable : chaque régime peut le rattacher à une tradition nationale supposée particulière. La signification politique d’une forme dépend donc des circonstances, des discours qui l’accompagnent et des usages auxquels elle est soumise.

L’influence de l’État ne se limite pas aux bâtiments prestigieux, aux tableaux historiques ou aux statues monumentales. McWilliam insiste sur les images ordinaires : monnaies, billets, timbres, reproductions scolaires et objets modestes. Les musées, leurs collections et leur organisation contribuent également à façonner les représentations collectives. Le pouvoir pénètre ainsi la vie quotidienne et l’espace privé par des supports auxquels l’histoire de l’art a longtemps accordé peu d’attention. Comprendre son action suppose d’étudier l’ensemble de cette culture visuelle, y compris les productions dont la valeur esthétique paraît faible, mais dont la diffusion et la familiarité assurent une efficacité idéologique durable.

Michael R. Orwicz propose de penser ces phénomènes à travers la notion d’économie visuelle. Il s’agit d’examiner les systèmes de production, d’échange, de possession et de consommation des images. Leur portée ne réside pas uniquement dans ce qu’elles représentent : elle dépend aussi de leur valeur matérielle, des circuits qu’elles empruntent et des pratiques sociales qu’elles accompagnent. Sous la Troisième République, l’art participe simultanément à la consolidation de l’État-nation, à la formation d’une conscience républicaine et à la modernisation économique. Un patrimoine culturel partagé doit notamment produire un sentiment d’appartenance susceptible d’atténuer les divisions accentuées par le capitalisme industriel.

L’enseignement artistique intervient directement dans ce projet. L’apprentissage du dessin et la formation esthétique contribuent à préparer une main-d’œuvre différenciée, adaptée aux besoins de l’industrie, de l’artisanat et du commerce. Parallèlement, les républicains attribuent à l’expérience esthétique une fonction morale : elle devrait développer le jugement, le désintéressement et l’adhésion à des valeurs collectives. L’art devient ainsi un moyen de transformer les individus en citoyens. Les décors des bâtiments publics célèbrent la famille, le travail, l’autorité et la patrie. La politique artistique associe donc formation professionnelle, organisation du marché et éducation civique, plutôt qu’elle ne se réduit à la transmission de messages explicites.

Les intervenants nuancent également la notion d’instrumentalisation des artistes. Éric Michaud rappelle que certains souhaitent servir un régime, par conviction, par intérêt ou pour ces deux raisons. Yves Michaud insiste sur les mécanismes matériels de cette relation : financement, commandes, honneurs et avantages institutionnels. Les académies ont longtemps permis d’organiser la dépendance et la reconnaissance des créateurs. Dans la situation contemporaine décrite par l’article, cette fonction se déplace largement vers les acteurs privés. Les médias et les industries du luxe associent des artistes à leurs marques, tandis que la notoriété médiatique concurrence les distinctions officielles comme source de prestige et de valeur.

Les supports privilégiés changent eux aussi selon les époques. Yves Michaud évoque les monnaies, les médailles, les gravures et l’architecture dans la glorification de Louis XIV ; les décors muraux et les monuments dans les républiques française et mexicaine ; le cinéma, l’architecture et les cérémonies collectives dans les régimes fascistes et socialistes. Dans le contexte contemporain du débat, les médias occupent une place centrale, mais les grands projets architecturaux demeurent des instruments majeurs de visibilité politique. L’efficacité d’un médium dépend de son public, de ses conditions de diffusion et de sa capacité à inscrire le pouvoir dans l’espace ou dans les pratiques quotidiennes.

La discussion remet ensuite en question l’opposition entre un XIXe siècle dominé par l’art pour l’art et un XXe siècle caractérisé par des avant-gardes engagées. Yves Michaud rappelle que de nombreux artistes et penseurs du XIXe siècle attribuaient déjà au créateur une mission de guide, d’éclaireur ou de prophète. Les saint-simoniens, certaines sensibilités romantiques et différents courants antibourgeois ou anarchistes envisageaient l’art comme une force sociale. McWilliam montre que les socialistes et les républicains des années 1830-1840 pouvaient reconnaître une portée progressiste aux formes elles-mêmes, jusque dans une représentation bienveillante de la nature. Une peinture sans discours politique explicite pouvait donc recevoir une interprétation militante.

Cependant, ces conceptions progressistes restaient parfois attachées aux normes culturelles qu’elles voulaient dépasser. Certains critiques de gauche recherchaient une transformation sociale dans les œuvres du Salon, tout en négligeant la puissance subversive de la caricature populaire. McWilliam voit dans l’appel de Courbet à « encanailler l’art » une intuition décisive : contester l’ordre établi exige aussi d’interroger les critères dominants de beauté, d’harmonie et de respectabilité. La rupture artistique peut toucher les valeurs qui soutiennent l’autorité sociale. Mais son devenir institutionnel pose problème : exposées dans les musées et les galeries, les œuvres contestataires peuvent être réintégrées à l’ordre culturel qu’elles avaient initialement défié.

Les avant-gardes du XXe siècle présentent des engagements tout aussi contradictoires. Le futurisme entretient des liens avec le fascisme ; certains artistes modernes soutiennent le national-socialisme ; des constructivistes participent au projet soviétique. L’innovation formelle ne garantit donc aucune position émancipatrice. Éric Michaud cite le théâtre conçu par Walter Gropius pour un commanditaire socialiste, puis proposé sans modification comme théâtre de masse fasciste : les mêmes dispositifs peuvent servir des finalités opposées. Il souligne aussi une limite de l’action artistique : l’art organise principalement des affects et des communautés de sentiments, tandis que la délibération politique suppose la parole, l’argumentation et la confrontation rationnelle des choix.

Orwicz propose toutefois une lecture moins exclusivement sceptique des avant-gardes. En discutant Peter Bürger à partir de Hal Foster, il souligne leur dimension utopique : elles cherchent à éprouver les conventions de l’art et de la vie, à imaginer d’autres consciences et d’autres relations sociales. Avec Thomas Crow, il insiste sur leur rapport ambivalent à la culture marchande. Le rapprochement entre culture savante et culture populaire, illustré par la Fontaine de Duchamp, peut ébranler les hiérarchies institutionnelles. Mais cette démarche fournit également à l’industrie culturelle de nouveaux domaines à exploiter. L’avant-garde peut ainsi exercer une critique tout en contribuant involontairement au renouvellement du marché.

La résistance reste donc une question ouverte, sur laquelle les auteurs divergent. Yves Michaud considère que les systèmes contemporains absorbent les critiques et les utilisent pour ajuster leur fonctionnement. Une dissidence demeure possible dans les régimes plus rigides, notamment grâce aux réseaux numériques, mais il attribue une grande puissance aux infrastructures de communication elles-mêmes. McWilliam partage le doute sur la possibilité d’échapper durablement à la récupération. Orwicz conserve davantage d’attention aux contradictions productives de la création. Le débat ne nie pas toute efficacité politique de l’art : il distingue l’intention de l’artiste, la réception publique et les effets sociaux, qui ne coïncident pas nécessairement.

Enfin, l’article examine les méthodes de l’histoire de l’art. Les visual studies élargissent les objets étudiés et rapprochent des disciplines, mais plusieurs intervenants relativisent leur nouveauté par rapport à l’histoire sociale et culturelle. Éric Michaud rappelle que ses recherches sur le Bauhaus et le nazisme l’ont conduit à étudier les rapports entre images, techniques et pouvoir. Dans son interprétation du nazisme, l’art dépasse la propagande : il participe à la justification profonde d’un régime fondé sur une prétendue supériorité culturelle et raciale. Orwicz privilégie l’économie visuelle, tandis que McWilliam souligne l’apport des études sur les monuments et le « nationalisme banal ». Les signes nationaux, omniprésents et devenus familiers, organisent discrètement l’appartenance et l’exclusion. L’ensemble du débat invite ainsi à comprendre les œuvres dans leurs contextes matériels, institutionnels et sociaux, en tenant compte autant de leurs usages dominants que de leurs possibilités de contestation.

 

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